vendredi

Chapitre 1.6: 



"Bonjour Suzanne et Allen, j'espère que vous avez réussi à survivre jusqu'à présent. Je vais tout d'abord devoir vous présenter des excuses car c'est moi qui vous ai envoyé en ce lieu. Cette contrée inconnue à vos jeunes yeux n'est pas sur la Terre, ni dans notre système solaire, en fait je ne peux clairement pas dire où elle se situe. Nous n'avons même pas su déterminer de nom pour cette planète, si ce n'est une série de chiffres et de lettres dont l'importance est nulle. Je vous laisse donc le privilège de trouver le nom qui lui conviendra le plus. Quant à moi, je me nomme Anthony Kahn, je suis un scientifique américain ayant travaillé sur un projet destiné à sauver les habitants de notre planète d'une terrible tragédie: sa destruction par l'impact d'une météorite de taille hors-norme nommée Ades, une machine a ainsi été conçue dans le but d'envoyer la population américaine ici. Mais j'en ai décidé autrement, j'ai saboté le projet et ai sélectionné un autre groupe pour m'accompagner moi et mon fils, Lucas, dans cet endroit sécurisé, afin de donner une vraie chance à la survie de la population terrienne. Je vous ai expliqué les choses les plus importantes que vous aviez à savoir, maintenant il vous appartient de nous rejoindre dans un abri construit par mes soins afin que je puisse répondre à toutes vos questions. Une application s'installera automatiquement sur votre appareil téléphonique, vous indiquant la route à suivre à la manière d'une boussole, vous n'aurez qu'à avancer comme indiqué tout en essayant de ne pas vous causer trop de problèmes. Je vous attendrai. Anthony Kahn."
Suzanne faillit s'étrangler de rire lorsqu'en relevant la tête ses yeux croisèrent le visage consterné et apeuré d'Allen, elle aurait pu sans mal le comparer à un chiot venant tout juste de se réveiller et se demandant si c'était bien sur ce panier qu'il s'était endormi à la base ou si son sommeil l'avait mené en un autre lieu. Sauf que le noble n'était pas un chiot, mais qu'en effet il s'était réveillé en un lieu où il ne s'était encore jamais endormi.
"Mademoiselle Linden, je ne puis vous laisser vagabonder à l'aveuglette dans un monde aussi hostile, nous avons réussi à survivre par des moyens qui me laissent encore perplexe quant à leur justesse mais nous ne pouvons nous permettre d'autre faux pas." déclara-t-il après avoir pesé ce qu'il venait d'apprendre.
Mais elle s'était déjà mise en route, sans même avoir pris le temps d'écouter son garde du corps improvisé, se laissant guidée par la petite flèche rouge nouvellement apparue sur son téléphone et lui, secouant la tête de consternation pour la énième fois au sujet du caractère irréfléchi de la jeune femme, se hâta au mieux de la rattraper.
"Il n'y a pas de meilleure solution, si on ne suit pas cette flèche on n'arrivera jamais nulle part. On ne connait rien ici, ce type savait qu'on arriverait ici, il est notre chance de nous en sortir. Bien que je n'ai pas forcément besoin de lui..." expliqua Suzanne sans lever les yeux de son appareil mais sans pour autant perdre l'équilibre sur les quelques variations de terrain que ses pieds pouvaient rencontrer.
Allen voulut, comme à son habitude répliquer, mais elle le fit taire d'un doigt tout en terminant sa tirade d'un "...et peut-être me refilera-t-il une bonne astuce pour me débarrasser du collant que tu es." qui lui cloua le bec pour le reste de leur petite escapade dans les bois.


                                                               ***


Sous plusieurs mètres de terre fraichement retournée, enfoncé dans la poche d'un petit sac d'écolière, un autre téléphone se mit à sonner, que seul les oreilles d'une jeune fille placée là auraient pu entendre, si la douce enfant ne s'était pas éteinte, privant ainsi son frère d'une information cruciale qui aurait pu aider à sa survie.


                                                              ***


Le garçon laissa tomber la hache plutôt que d'user de ses forces pour la projeter vers l'avant, finissant de briser sa troisième bûche depuis qu'il avait commencé il y a deux heures. Il s'octroya une petite pause de cinq minutes, la vingtième peut-être, il avait arrêté de les compter depuis longtemps. Il s'épuisait vite, trop vite, son corps n'avait pas encore suffisamment récupéré, et pourtant il voulait absolument aider l'homme qui l'avait recueilli, bien que ce fut sa première journée à ses côtés et qu'il ne le connaissait pas le moins du monde. Ce devait sûrement être un des restes des souvenirs de la fierté familiale qui coulait dans ses veines, son esprit se remémorait encore d'un père qui l'avait obligé à travailler dur, à être meilleur que les autres, car il n'y avait que comme ça que l'on pouvait être fier d'être un Yóukè. Alors il avait pris sa fierté en main et imposé son aide à son sauveur. Il n'aurait pourtant jamais cru que ce serait si dur de faire un travail qui semblait pourtant si simple, ses muscles refusaient catégoriquement de fournir le moindre effort, sous peine de lui bloquer de manière complète le membre utilisé, ou bien encore de lui provoquer des nausées à n'en plus finir.
Mais il tenait bon! La hache, qui devait peser une tonne car chaque fois qu'il tentait de la lever au-dessus de sa tête il devait s'y reprendre à trois fois pour y parvenir, frappait les blocs de bois avec toute l'ardeur que pouvait fournir l'ex-comateux, les scindant progressivement en buchettes prêtes à être flambées pour offrir toute la chaleur nécessaire à la survie en climat hivernal.
L'habitant de la cabane, prénommé Zarnar, ne savait que penser, il était tout simplement perdu. D'abord cet enfant sorti de nulle part, avec dans ses bras sa petite sœur morte d'un mal tout bonnement inconnu, le garçon n'avait pas su dire ce qui leur était arrivé. Puis son explication bafouilleuse à propos d'un long sommeil, d'un pays appelé "Chine" et d'un tremblement de terre qui aurait précédé son réveil. Et enfin, le seul souhait qu'avait exprimé l'enfant, et qui était pour le moins incongru, était de manier la hache à sa place pour couper du bois malgré les protestations qu'avait élevé Zarnar quant à la faiblesse du Chinois.
Il devait être soit doté d'un cœur aussi pur qu'un diamant taillé durant des siècles, soit terriblement perturbé. Cela aurait pu tout aussi bien être les deux...
Cela n'empêchait pas que, à la vitesse à laquelle il coupait du bois, l'hiver aurait intérêt à patienter avant de poindre, même sa défunte mère aurait pu faire mieux avec les jambes arrachées et un bras en moins, image qui prenait un sens plausible si l'on oubliait qu'elle était morte durant une chasse au dragon après en avoir massacrés trois à elle seule. L'homme sourit en repensant à la grande combattante qu'était sa mère et comme elle avait pu le faire trembler quand il était gosse, un genre de femme qu'on ne trouvait que rarement dans les villes d'aujourd'hui... Zarnar restait tout de même incertain à si cela était un bien ou non.

La nuit tomba rapidement et Akiro fut fier en découvrant qu'il avait coupé l'équivalent d'un arbre, tandis que Zarnar se garda bien de lui dire qu'il en coupait une vingtaine en une heure et lui offrit à la place un bol de soupe de Mantis, une de ces mantes religieuses géantes dont le sens laissait un goût particulièrement exquis en bouche.
L'homme ne savait pas le moins du monde ce qu'il pouvait dire au jeune homme, s'il avait des projets ou s'il comptait rester là, s'il avait de la famille, ou bien s'il venait de naître pour être aussi faible et si mal bâti.
La chose devint encore plus palpitante lorsqu'il eut à choisir entre sa vie et celle du garçon alors qu'un Srim, un lion fait d'un croisement de couleur vert-bleu et dont le pelage semblait flétri sauf au niveau de la tête, qui gardait une peau étonnamment lisse, lui conférant un air entre l'adorable et le répugnant, défonçait la porte d'un simple coup de ses longues griffes puissantes pour se jeter sur le plus jeune de la pièce. Bien sûr, Zarnar avait eu, lui aussi, une éducation, faite de valeurs toutes plus éminentes les unes que les autres, et son choix se fit rapidement: il se mit d'un agile bond suicidaire sur la route du monstre qui lui fit éclater la boite crânienne d'un claquement de dents. Recouvert de ce qui semblait être un délicieux mélange de bave, de peau, de fragments d'os et de divers fluides organiques, Akiro sentit l'adrénaline monter dans son corps qui, malgré le fait qu'il soit vraiment inutile pour couper du bois, eut un réflexe vital, celui de se jeter sous la table pendant que l'animal meurtrier s'écrasait contre le mur auparavant situé dans le dos du Chinois, laissant à ce dernier quelques précieuses secondes pour fuir de la cabane.
Le félin repartit au pas de course chasser sa proie, plus par recherche du plaisir d'un jeu morbide, que par réel besoin alimentaire. L'adolescent avait autrefois joué à des jeux vidéos et il savait que dans de nombreux jeux de rôles, l'une des armes les plus puissantes, mais les plus difficiles à manier, était sans conteste la hache! Sans attendre de réflexion supplémentaire le cerveau ordonna au corps fatigué de tenir encore quelques secondes en courant afin d'atteindre l'arme salvatrice qui se tenait à cinq mètres de là. Le monstre, lui n'eut aucun mal à rattraper sa friandise, cassant son excitation juvénile en la transformant en ennui, autant en finir maintenant. Il leva une patte en l'air et l’abattis violemment sur Akiro qui bascula en arrière, entier. Comment était-ce possible? Le monstre ne comprenait pas un tel miracle, il avait pourtant les griffes les plus sanglantes de ces contrées!
L'information, réponse à son interrogation, parvint à son cerveau sous la forme d'une terrible douleur, sa patte tombée par terre à côté d'une hache sanguinolente, sectionnée, lui aurait été nécessaire pour blesser l'adolescent qui se jeta de nouveau sur l'arme fichée par la lame dans le sol. Il essaya de tirer dessus pour la sortir, elle était sacrément bien enfoncée, et dans un ultime effort de survie, son corps céda et le paralysa sur place, les mains serrées sur le manche d'une arme devenue inutile. Son esprit hurlait alors que les larmes ruisselaient sur ses lèvres qui refusaient elles-aussi obstinément de s'ouvrir pour laisser échapper le hurlement de terreur qui aurait dû être sorti depuis un bon moment déjà.
Satisfaite de sa future vengeance pour sa patte perdue, la bête s'appuya sur son moignon rougeoyant, prenant tout son temps, savourant à l'avance ce repas qui l'aurait tant fait souffrir, et leva son autre gant de velours griffu. Dans un râle animal, elle la projeta de toutes ses forces sur sa victime qui s'étala de tout son long sur le ventre, indemne une fois de plus. La deuxième patte avait rejoint sa consœur sur son tapis de plantes rougies, laissant apparaître ce qui semblait être un bout d'os et une bouillie d'un ancien nerf. Le monstre voulut hurler à nouveau, mais sa tête rencontra le sol avant son corps qui ne se résigna à s'écrouler que quelques secondes après sur le sol, sans vie, inoffensif, décapité.

"Oh putain!! S'écria une voix enjouée. Il était gros lui! Mais toujours aussi stupide... Il a même compris que je lui avais coupé sa petite tête de nounours pourrie!"
Akiro releva sa tête dont il avait retrouvé l'usage pour voir un étrange tableau, une jeune fille qui devait avoir son âge dansait autour du corps en morceaux de ce qui le menaçait auparavant, elle portait une sorte de pantalon bleuté trop petit pour sa taille avec un long tee-shirt sans manches noir qui faisait disparaitre son abdomen dans la nuit, à côté d'elle, les bras croisés sur sa poitrine, un dandy blond aux vêtements déchirés roulait des yeux de cristal luisants dans les ténèbres.
"Tout va bien mon jeune ami?" demanda le blond en se rendant soudain compte de la présence du Chinois, et en lui tendant la main pour l'aider à se relever.
Les sanglots lui arrachaient les cordes vocales et ses réponses étaient tellement brouillées que même lui n'arrivait pas à comprendre ce qu'il racontait, alors il se contenta de prendre son sauveur dans ses bras pour tremper son costume déchiré de perles salées.


                                                             ***


"Tu es sûr que tu veux venir avec nous? On ne sait même pas où on va... Et puis tu risques de pas mal t'emmerder avec lui." demanda Suzanne en désignant dédaigneusement le majordome qui l'accompagnait.
Akiro, qui avait à nouveau perdu sa voix, secoua joyeusement la tête avec toute l'énergie qu'il avait pu récupérer durant sa nuit de sommeil agité.
Après la bataille, lui et ses sauveurs avaient creusé une tombe voisine à celle de la jeune Chinoise, et s'étaient reposés jusqu'aux lueurs du jour dans la cabane, Suzanne et Allen montant la garde chacun leur tour, la porte ne les protégeant plus d'aucun nuisible. Et le lendemain, la question s'était posée, qu'allait faire le muet aux yeux bridés?
Par geste il avait fait comprendre qu'il voulait les accompagner, et pour une fois les deux anglophones s'étaient mis d'accord d'un simple signe de tête, ils ne pouvaient abandonner cet être humain qui semblait aussi perdu qu'eux si ce n'était plus.
"Très bien alors c'est parti!" lança Suzanne de bonne humeur tout en reprenant sa route, guidée par la boussole du mystérieux scientifique qui les avait amenés là...
Dans un dernier regard vers le cimetière improvisé à côté d'une cabane soudainement abandonnée, Akiro s'élança vers les secondes personnes qu'il avait vues suite à son réveil et il fit le vœu que celles-ci ne meurent pas sous ses yeux.
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